« Sans l’aide des Français, mon père, médecin égyptien, n’aurait pas pu s’intégrer »

Tribune publiée dans l’Obs ici le 21 février 2018.

TRIBUNE. Schams El Ghoneimi, assistant parlementaire à Bruxelles, raconte l’intégration réussie de son père.

Schams El Ghoneimi, 31 ans, fondateur de Syrians Got Talent, assistant parlementaire pour un député écossais au Parlement européen, réagit à la loi sur l’asile et l’immigration et au rapport sur l’intégration des migrants.

« Mon père a immigré en France en 1986, juste avant ma naissance. Jeune médecin fraîchement diplômé en Egypte, son diplôme n’était pas reconnu de l’autre côté de la Méditerranée. Il décida néanmoins de recommencer ses années de médecine à zéro. Trente ans et des centaines de vies sauvées plus tard, la République française l’a fait chevalier de la Légion d’honneur. Je suis fier de mon père, Alaa Ahmed El Ghoneimi, mais il n’a pas fait ce long chemin tout seul. Les Français l’ont aidé.

Ma mère d’abord, Française du Pas-de-Calais, tombée amoureuse d’un grand brun à l’aéroport du Caire. Lorsque mon père arriva en France, sa maîtrise du français était faible. Grâce à ma mère, professeure de langue, il réussit le concours d’entrée de médecine puis, à sa deuxième tentative, fut reçu au concours d’internat.

Du poinçonnage des billets SNCF aux us et coutumes des Français, les nouveaux arrivants doivent digérer quantité d’informations. Des années durant, les gardes d’interne de mon père, redevenu étudiant en médecine, mais surtout le salaire de professeure de l’Education nationale de ma mère nous ont permis de subsister. Sans ma mère, il serait revenu en Égypte, c’eut été impossible sans elle.

Le travail, l’amour de sa femme mais aussi l’amitié de nos voisins ont largement compensé la distance culturelle, sociale et linguistique qui le séparait des Français en 1986. Il conserve un accent malgré tout – et n’est-ce pas plus charmant ainsi ? Aujourd’hui, mon père se dit autant français qu’égyptien, ne rate pas une élection et fait rayonner la chirurgie française à l’étranger. Il est d’ailleurs bien plus amateur de fromages que ne l’est ma mère. Alors oui, au-delà des clichés, s’intégrer en France est possible.

Le professeur Alaa El Ghoneimi, chevalier de la Légion d’Honneur.

Pourtant, ma propre expérience de l’intégration des nouveaux réfugiés en Europe doit nous mettre sur nos gardes. Après les attentats du 13-Novembre, j’ai appelé les Européens à ‘faire la fête avec les réfugiés syriens’ pour répondre aux discours xénophobes que l’on entendait alors envers ces ‘envahisseurs’. Sans structure et surtout sans une dynamique d’intégration, ces femmes et ces hommes restent seuls, en proie à d’autres groupes sachant très bien utiliser leur isolement social afin de servir des intérêts communautaristes qui affaiblissent notre pays.

Les difficultés sont réelles et l’Etat ne peut tout faire. C’est ainsi qu’en créant Syrians Got Talent, un groupe de musiciens réfugiés syriens, j’ai voulu montrer aux réfugiés et aux Européens que l’échange doit se faire dans les deux sens. Les musiciens doivent s’organiser avec rigueur pour produire des concerts à faire pleurer d’émotions notre public, et ce dernier doit également écouter ces réfugiés, débattre avec eux des problèmes de l’intégration et, parfois, donner un coup de main pour trouver un interprète, un médecin… ou simplement un ami.

Avant tout, organiser dix-sept concerts avec les réfugiés syriens m’a fait découvrir la barrière de la langue, que le rapport sur l’intégration présente à juste titre comme le défi numéro un en France. Notre violoniste Mabad, 19 ans, a fui Raqqa en 2014. Scolarisé en Belgique, il a appris le français à la vitesse de la lumière grâce à cette immersion intense – il est même devenu une star de son lycée. En France, un nouvel immigré souhaitant apprendre le français reçoit trois fois moins de cours que le minimum en Allemagne, à titre de comparaison…

A l’inverse, notre guitariste chevronné qui dû traverser la mer sur un rafiot ne parle toujours pas couramment la langue. Il a perdu des mois à attendre dans un camp insalubre pour que sa demande d’asile soit acceptée, puis s’est vu loger en pleine campagne, loin de toute interaction avec les habitants – difficile de s’intégrer ainsi à 55 ans, sans activité. Il est impatient de retrouver un travail. Nos politiques d’intégration doivent aussi par conséquent se concentrer sur les moins jeunes, sans oublier les femmes au foyer qui, parfois pendant des décennies, restent isolées et vulnérables dans une société qui ne vient pas les chercher et les ignore.

La réciprocité est fondamentale pour l’intégration. Nous devrions tous nous retrouver dans les propos de l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf, qui nous demande de considérer le pays d’accueil ni comme une page blanche, où les immigrés auraient le droit d’écrire ce qu’ils veulent, ni comme une page achevée, mais comme ‘une page en train de s’écrire’. Plus que les 600 millions d’euros préconisés avec justesse par le rapport pour inventer une vraie politique d’intégration, c’est d’un état d’esprit engagé et ouvert à l’autre dont nous avons le plus besoin en France. »

Schams El Ghoneimi

By | 2018-06-11T11:19:49+02:00 février 21st, 2018|Articles|Commentaires fermés sur « Sans l’aide des Français, mon père, médecin égyptien, n’aurait pas pu s’intégrer »
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