Auschwitz, je n’oublie pas

Article publié ici le 26 janvier 2018 en une de Mediapart.

Moi Schams, soleil en arabe, j’avais quatorze ans lorsque je découvris l’horreur de la Shoah. Seul devant les manuels d’histoire, seul à parcourir la trame du passé faute d’avoir effectué ma classe de troisième en France. Simone Veil fut déportée à seize ans, deux ans plus âgée que moi. Elle fut arrêtée à l’hôtel Excelsior à quelques pas de la promenade des Anglais, à Nice la ville de mon enfance.

« Un petit homme ça ne pleure plus », sauf en ces sombres soirées où, des témoignages de Simone Veil à Primo Levi, je sombrais avec eux dans ce gouffre immense où se perdit l’humanité toute entière. Ma vision du monde, de l’Homme en a été profondément et irrémédiablement transformée. Plus jamais, me disais-je du haut de mes quatorze ans, plus jamais ! Avant, je pensais devoir préserver la planète. Depuis, c’est l’humanité que je dois tenter de préserver, au cours de la petite vie qui m’a été offerte.

C’était en l’an 2000. J’avais la chance d’avoir beaucoup d’amis de confession ou de culture juive, depuis le déménagement de mes parents dans le Val de Marne, quatre ans auparavant. L’horreur qu’avaient connue leurs grands-parents, la douleur et la peur que l’on pouvait ressentir dans certains cours d’histoire, je ressentais tout cela – au plus profond de moi.

J’écris ces mots car nombreux sont ceux qui relativisent la Shoah, qui partagent en ligne et dans leurs discussions des théories négationnistes, non sans conséquences.  La fachosphère et celles des intégristes divers et variés dont notre pays recèle ne sont pas à ignorer- il serait naïf de nier la continuité de l’antisémitisme en France.

Moi, de mon nom entier Schams Alaa Ahmed El Ghoneimi, mon meilleur ami au collège était de confession juive. Toutes les filles dont je tombais amoureux étaient de belles sépharades. Quand mon père fraichement immigré d’Égypte dut refaire toutes ses études de médecine en France, personne ne l’aida davantage qu’un médecin, français de culture juive, qui le prit sous son aile des années durant. Lorsque j’apprenais l’arabe au Caire, une amie apprenait l’hébreu à Jérusalem. Tous deux nés en Europe, nos quêtes identitaires se sont enrichies en parallèle. La Méditerranée nous rapprocha encore. Jusqu’à ce jour où je lui fis rencontrer le rabbin de Rabat.

Mon histoire n’est pas une exception. Le fait que la Grande Mosquée de Paris ait sauvé des juifs sous l’occupation ne m’a jamais surpris, tant sont riches les échanges entre juifs et musulmans, dont le grand historien constantinois, Benjamin Stora, parle si bien. Ma grand-mère égyptienne a toujours eu une grande nostalgie de la présence juive au Caire, car bon nombre de ses voisins étaient égyptiens juifs. Il n’est pas anodin qu’Albert Einstein dut passer par l’Albanie pour fuir le continent. Durant la Seconde Guerre Mondiale, le seul pays musulman d’Europe refusa de livrer sa population juive à l’occupant nazi. Grâce à une solidarité sans faille, celle-ci décupla par la suite. Alors que le Premier Ministre albanais Mustafa Kruja sauvait des vies, la France perdait 45% de sa population juive.

La dignité humaine n’a aucune frontière. A Bruxelles, dans un climat délétère une semaine après les attentats de mars 2016, j’organisai un concert avec des réfugiés syriens musiciens à l’Atelier Marcel Hastir, un Juste. On nous ouvrit immédiatement les portes de cette maison historique, où des dizaines d’enfants avait pu jadis être sauvés. Un peu plus loin à Berlin, Gerhard Baader passait régulièrement des heures dans les transports afin d’offrir des cours d’allemand à des réfugiés syriens. Gerhard a 89 ans. C’est un rescapé de la Shoah.

Ces quelques exemples nous rappellent une chose : la reconnaissance de la souffrance de l’autre est indispensable, pour qu’il y ait un dialogue entre les différentes victimes et éviter ainsi une concurrence des mémoires. Que les victimes soient celles de la Shoah, de la colonisation ou de l’esclavage, il est essentiel d’établir un dialogue entre elles.

Le 27 janvier, 73 ans jour pour jour après la libération en 1945 d’Auschwitz-Birkenau, je pense aux six millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui furent victimes de la Shoah.

Schams El Ghoneimi

By | 2018-06-02T18:03:43+00:00 janvier 26th, 2018|Articles|Commentaires fermés sur Auschwitz, je n’oublie pas
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